10/09/2013

Mort de Faim

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"Qui étais-tu ? D'où venais-tu ? Quel était ton visage ?"… telles sont les questions qui me sont venues à l'esprit en voyant cette photographie. Je l'ai choisie, car son originalité réside dans le fait que le sujet en est absent. Les témoins de sa présence ne sont pas humains, mais de dérisoires objets: un carton et des traces de craie. Nous ne le voyons pas sur cette photo, mais l'avons-nous vu avant qu'il ne disparaisse ? Ou était-ce une femme ? Nous ne le savons pas : sans domicile fixe, sans visage ineffable, vie effaçable. Qui était-il ? Que faisait-elle ?

La photo indique qu'il est mort de faim, mais nous laisse dans l'incertitude concernant sa vie. Par la photographie, nous parlons de son existence : le temps de ce texte, cette personne décédée prend vie. Mais qui était-elle ? Quelle était son histoire ? Que lui était-elle arrivé pour en arriver là  ? "Il", "elle", cela n'a plus d'importance. Le temps de ces interrogations, elle existe et c'est le plus important. Le carton sur lequel est écrit : "Mort de faim" nous fait penser que, bien que passé à trépas, le vagabond continue de mendier comme si le lieu avait pris l'empreinte de sa présence et de sa souffrance. Comment soulager une personne ? Comment soulager un lieu ? Est-il mort en janvier, en novembre ? Était-ce la nuit ou le jour ? A moins que pour lui ou elle, le temps n'avait suspendu son vol depuis longtemps, comme s'il s'était échappé de l'emprise temporelle qui pèse sur chacun de nous. Peut-être même, continue- t-elle à mendier, dans ce froid glacé, à mendier avec son  carton pour récolter de maigres pièces. Assise à cet endroit, elle devait y passer des heures. Sans doute, la Mort n'a-t-elle pu elle-même l'en dissocier ? La photographie cadre le tracé dessiné à la craie par la police : ce n'est plus une personne qui est ciblée, mais le fantôme de son inéluctable absence ?
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Sans le regard des autres pour qu'elle puisse se voir elle-même, elle a commencé à se perdre, à mourir. Le début de la déchéance n'est pas l’abandon, mais la fuite du regard. A ce moment-là, cette femme commençait à se perdre elle-même, sans personne pour lui dire qu'elle existait. Nous existons par le biais des yeux de ceux qui nous entourent. Nous vivons grâce à cette interrelation. Sans cette amarre, que faire alors ? Mourir…

Et pourtant, la vie semble s'amuser à faire un sacré pied de nez à la mort, en redonnant vie à la défunte, le temps d'une photo. Nous voyons son lieu de vie, nous voyons ses objets et devinons l’utilité qu'elle en avait. Malgré la mort, la vie continue de les animer et d'alimenter cette discussion écrite. Ainsi, une simple photographie peut être l'imparable et redoutable objet de régénérescence, si d'autres personnes sont présentes pour les voir.  Voir c'est vivre. Si le vagabond souffrait de la solitude, ce n'est plus le cas ; Nous sommes plusieurs à disséquer ses dernier gestes, dernière posture, dernière pensées.

Ainsi, cette photographie redonne vie à cette personne,  femme ou homme décédé,  par les paroles échangées entre les visiteurs de cette exposition, sur le blog.

Sandra Bisseron

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