Quelques questions (et plus, si affinités...)

irving.jpgMettre en scène le genre humain dans ce qu’il a de plus sombre et de plus tragique, n’est-ce pas pesant à la longue ?

Photographier des petits chats, des enfants ou de jolis paysages ne me tente nullement. J’aime la guimauve, mais cela devient vite écoeurant. Je me plais bien dans mon univers qui, à bien y regarder, n’est pas aussi sombre qu’il n’y paraît. Je travaille un peu comme un caricaturiste. Je (dé)peins la vie et force ses traits. Si on se donne la peine de gratter le vernis sombre de mes photos, on peut découvrir en-dessous des couleurs plus vives, celles de l’espoir.



Le plus dérangeant dans vos photos, c’est qu’elles donnent à la fois envie de rire et de pleurer. C’est le but recherché, n’est-ce pas ?

J’aime que mes photos interpellent le spectateur, qu’elles ne le laissent pas indifférent, que ce soit de manière positive ou négative. Elles doivent le faire réagir. Je trouverais regrettable que les visiteurs de mes expositions ne repartent pas avec au moins une de mes photos « dans la tête ». Je raconte des histoires en une seule image. Le spectateur est libre d’en imaginer la suite selon sa vie, son expérience, son ressenti. 
 


On dit de votre univers photographique qu’il est décalé, cynique, fantastique, glauque, humoristique, drôle, loufoque, cruel, déconcertant… et vous, comment le qualifieriez-vous ? Un adjectif, un seul !

L’adjectif qui me plaît le mieux est « décalé ».
 


Qu’est-ce qui vous fait vibrer dans la vie ?

J’aime la créativité sous toutes ses formes. Trouver une idée et la mettre en forme, la faire vivre, me fait vibrer.

Si j’écris un jour mon autobiographie, je commencerai par cette phrase : « J’ai le teint pâle et je suis un peu dur d’oreille, car je suis né à l’ombre d’une bibliothèque et sous le crépitement de la machine à écrire de mon père ». J’ai été élevé dans un milieu artistique et culturel. Mon père était écrivain. J’ai beaucoup lu. J’ai écumé la bibliothèque rose, puis verte avant de découvrir les classiques de la littérature.

Aujourd’hui, je fais de la photographie par défaut, car je n’ai pas d’autre talent particulier. Je ne sais ni peindre, ni dessiner, ni sculpter… J’ai la chance d’avoir de l’imagination et la photographie est un art qui me permet de l’exprimer facilement.



Que préférez-vous qu’on admire dans votre travail photographique : la qualité de vos photos ou la singularité de votre univers ?

Je remets sans cesse en question la qualité de mes photos. Il est rare que je sois entièrement satisfait de mon travail. Il m’arrive souvent de travailler et retravailler une photo plusieurs mois après l’avoir réalisée. Je suis un perfectionniste, ce qui m’empêche de jouir pleinement de mon travail. Je me remets sans cesse en question. Je reste toutefois fidèle à la singularité de mon univers. C’est une marque de fabrique reconnaissable, une sorte de référence.

Sur certains sites, il m’est déjà arrivé de lire au sujet de photos ne m’appartenant pas : « On dirait du Irving S. T. Garp » !

 

Et sinon, Lili, votre épouse, elle tient le coup ?

Lorsque mon épouse m’a offert un appareil photo, ni elle ni moi ne nous doutions que mon univers photographique rencontrerait un jour du succès. J’en suis d’ailleurs toujours le premier surpris.

La photographie fait aujourd’hui partie de notre vie. Nous lui consacrons beaucoup de temps pour mettre en scène les séries (recherche des modèles, des décors, des accessoires), organiser les expositions, répondre à toutes les sollicitations qui nous sont adressées. Tout cela, l’air de rien, demande une certaine énergie.

Heureusement, nous retirons beaucoup de choses positives de cette aventure.

Cela écrit, il arrive sans doute à mon épouse de regretter de ne pas m’avoir offert des chocolats plutôt qu’un appareil photo. La boîte serait déjà vide.

 

Etre technicien en anatomie et créer une série intitulée « Le Corps décortiqué », ce n’est pas un peu… morbide ?

« Le Corps décortiqué » est certes une autopsie du corps humain, mais j’ai troqué mon bistouri contre un appareil photographique.  Loin de l’univers morbide des salles d’autopsie et de dissection, j’avais justement envie de présenter le corps humain d’une manière originale, décalée, ludique et récréative, accessible à tous les regards.

 

On dit de votre travail qu’il est empreint de poésie. Cela vous parle-t-il ?

La poésie est une des multiples facettes de mon travail, même si elle est plus discrète que d’autres.

 

Personnellement, votre œuvre me fait penser à celle de Jérôme Bosch où le purgatoire se mêle au paradis. Pensez-vous que l’humanité soit condamnée à l’enfer éternel ?

J’aimerais beaucoup croire à la bonté humaine et à l’amour universel, mais n’est-ce pas utopique ? Chacun de nous ne cache-t-il pas une partie obscure ? Nous ne connaissons pas les gens qui nous entourent et nous serions bien surpris de découvrir leur véritable nature, bonne ou mauvaise. Le sourire ou la grise mine ne sont souvent que des façades. L’optimisme est toutefois ma ligne de conduite. Me conduira-t-elle, moi et mes semblables, au paradis ou en enfer ? Je l’ignore. Quel que soit le lieu de notre destination finale, nous n’aurons pas à choisir notre fournisseur d’énergie, car je suppose que Lucifer qui est grand consommateur de flammes paie la note de gaz, et que Dieu, qui aime à répandre ses lumières, s’acquitte de celle d’électricité.

 

Irving S. T. Garp est-il moralisateur ?

 Je m’abstiens bien de faire la morale aux gens. De quel droit me le permettrais-je ? J’ai un esprit très ouvert. Je ne juge pas. Je laisse vivre les gens selon leurs envies tant qu’il y a du respect pour l’autre. Mes photos sont comme un miroir. Le spectateur s’y voit, s’y reconnaît… C’est à lui de se juger lui-même et, éventuellement, de se remettre en question.

 

Vous dites de vos modèles qu’ils sont « Monsieur et Madame Tout-le-Monde » ; Il en faut pourtant du courage pour intégrer votre univers, non ? Sort-on indemne d’une séance-photo avec Irving S. T. Garp ? 

Le choix de mes modèles est rarement anodin. Parfois, j’opte pour le contre-emploi. Ainsi, la jeune femme qui interprète « La Feignasse » est-elle une vraie fée du logis. Parfois, la photo sert de « thérapie » au modèle. Poser devant mon objectif peut être un acte difficile, mais mûrement réfléchi. Ainsi, « Chaque Jour m’est une Souffrance » aborde-t-elle réellement le problème de l’automutilation. Dans ma série « Portraits cachés » (où le modèle est invité à dévoiler sa nudité et à cacher son visage d’une manière originale), peu de modèles aiment leur corps. C’est un véritable défi pour elles de poser nues, et cette expérience se révèle souvent positive. Elles prennent confiance en elles.

 

Irving S. T. Garp et Bernard Caelen sont-ils une seule et même personne ?

Le docteur Jekyll et Mister Hyde n’étaient-ils pas une seule et même personne ? Il en est de même pour Bernard Caelen et Irving S. T. Garp, même si ma seconde personnalité est moins sombre que la créature inventée par Robert Louis Stevenson. Au contraire du docteur Jekyll, je dompte ma part obscure… et la révèle sous forme de mises en scène photographiques.

 

Pour être totalement honnête avec vous, vous me faites un peu peur. Que répondez-vous à cela ?

Je sais que je ne suis pas spécialement beau, mais de là à vous faire peur ! Comme je l’écrivais plus haut, n’est-ce pas votre reflet dans le miroir de certaines de mes photos qui vous effraie ?

 

A quand une série sur l’amour, toute rose, pleine d’espoir et d’optimisme ?

En été, je porte parfois une chemise rose à courtes manches. De là, à me confondre avec Barbara Cartland !

 

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Écrit par Irving S. T. Garp Lien permanent

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